2025-08-13
Journal Al-Raya : La diplomatie maritime entre la Grèce et la Libye
face à l'accord turco-libyen
La Grèce a invité le gouvernement libyen internationalement reconnu (le gouvernement d'unité nationale à Tripoli) à entamer des négociations bilatérales sur la délimitation des frontières maritimes et des zones économiques exclusives (ZEE) en Méditerranée. Cette démarche vise à réparer les relations tendues depuis la signature de l'accord maritime libyo-turc controversé en 2019, ainsi qu'à répondre aux objections de la Libye concernant l'appel d'offres pour l'exploration d'hydrocarbures lancé par la Grèce près de l'île de Crète et à renforcer la coopération bilatérale, notamment dans le domaine de la lutte contre l'immigration clandestine en provenance de Libye vers les îles grecques (telles que la Crète et Gavdos).
Le contexte immédiat de la tension remonte à la signature par le gouvernement d'entente nationale libyen et la Turquie en novembre 2019 d'un accord de délimitation des frontières maritimes entre eux. Les frontières ont été tracées dans cet accord d'une manière qui ignore complètement l'existence de l'île grecque de Crète (et des autres îles grecques), considérant une ligne droite entre la côte libyenne et la côte turque. L'accord reflète également la vision régionale de la Turquie en tant qu'héritière du califat ottoman, Ankara justifiant l'accord par les droits historiques hérités des traités ottomans, tels que le traité de Lausanne de 1923, que la Turquie considère comme non contraignant pour ses frontières maritimes actuelles.
Cette orientation se manifeste par la fourniture par la Turquie d'un soutien militaire direct au gouvernement de Tripoli depuis 2019, en s'appuyant sur des liens historiques et une ancienne base navale à l'époque ottomane. La Grèce rejette cette thèse, affirmant que le droit international moderne annule la légitimité historique. Athènes a fait appel aux Nations unies et à l'Union européenne pour imposer des sanctions à la Turquie, considérant l'accord comme une "violation de la souveraineté".
Réactions internationales :
Cet accord a suscité une vive colère en Grèce, à Chypre et en Égypte, qui l'ont considéré comme une violation flagrante du droit international de la mer (CNUDM) qui accorde aux îles des droits maritimes complets. Il a également été condamné et appelé à être annulé par l'Union européenne et les États-Unis, craignant une escalade des tensions dans une région vitale pour le transport maritime et l'énergie. Le soutien de l'Europe à la Grèce en tant que rempart contre l'expansion russe en Méditerranée passe par des alliés tels que le général Haftar dans l'est de la Libye. Cependant, l'Union européenne fait preuve d'une division interne entre le soutien politique à la Grèce et la volonté d'assurer l'approvisionnement énergétique de la Libye via la Turquie.
La Russie, quant à elle, voit dans cette concurrence une opportunité de renforcer sa présence militaire et d'entraver les projets de gazoducs concurrents tels que EastMed, qui pourraient compromettre les exportations de gaz russe.
La Chine, également, grâce à ses investissements dans l'infrastructure libyenne, profite du vide sécuritaire pour renforcer le projet de la Ceinture et la Route.
Alors que la position égyptienne oscille entre l'opposition à l'accord turc en raison de son conflit avec ses frontières maritimes, et le rapprochement récent avec Ankara, notamment après la découverte de gaz dans la zone commune de Zohr.
Utilisation de la division libyenne comme outil international :
Le gouvernement de Tripoli, soutenu par la Turquie, s'accroche à l'accord maritime avec Ankara, tandis que le gouvernement de l'Est s'allie à la Russie et à l'Égypte. Cette division prive la Libye d'une unité de décision et en fait une arène de conflit international, où des accords sont conclus par une partie sans l'accord de l'autre. Ce qui fait que l'appel grec, malgré son caractère juridique, se heurte à un obstacle fondamental : l'absence de souveraineté unifiée en Libye.
Le principal moteur du conflit réside dans l'existence d'énormes richesses gazières sous le fond de la Méditerranée, ce qui rend la situation plus complexe, la Turquie cherchant à garantir une part grâce à des accords avec la Libye, tandis que la Grèce cherche à empêcher cette expansion grâce à des alliances avec l'Égypte, l'entité juive et Chypre. Quant au dossier de l'immigration, Athènes l'a utilisé comme un moyen de pression, en l'utilisant pour justifier le renforcement de sa présence maritime et militaire dans le Sud. D'autre part, la Turquie menace d'utiliser les bases militaires libyennes comme moyen de pression, tandis que l'Europe a recours à l'imposition de sanctions politiques et économiques. Ainsi, les dossiers de l'économie, de la souveraineté et de l'immigration s'entremêlent dans une bataille d'influence dans la région.
Stratégies d'affrontement en Méditerranée : entre militarisation turque et pression européenne :
La Turquie adopte une approche double face au conflit maritime, militairement en déployant ses navires de guerre pour protéger les opérations d'exploration, et exploite ses bases dans l'ouest de la Libye, comme la base d'Al-Watiya, pour imposer le fait accompli, et diplomatiquement en menaçant de reporter la ratification de l'accord par le Parlement libyen pour faire chanter l'Europe, en exploitant des dossiers sensibles comme l'immigration et les douanes.
En revanche, la Grèce cherche à transformer le conflit en une bataille européenne unie, en présentant l'accord turco-libyen comme une menace pour la sécurité collective afin d'attirer le soutien de l'OTAN et de l'Union européenne, et en utilisant la crise de l'immigration de la Libye vers ses îles, comme l'île de Crète, comme prétexte pour renforcer sa présence maritime et militaire.
Quant aux scénarios possibles, ils s'orientent vers trois voies différentes : soit l'escalade militaire si le Parlement libyen ratifie l'accord, ce qui pourrait inciter la Grèce à une riposte soutenue par l'OTAN, soit le partage d'influence par le biais de négociations tripartites (Turquie, Grèce, Libye) sous médiation onusienne, garantissant des parts dans les richesses de la Méditerranée, soit la poursuite de l'impasse en raison de la division interne libyenne et de l'incapacité des puissances internationales à imposer une solution définitive.
Il ressort de ce qui précède que l'événement libyo-grec n'est pas simplement un différend frontalier, mais plutôt une incarnation d'un conflit géopolitique plus large, où les grandes puissances remodèlent leurs alliances dans le vide du pouvoir libyen, en s'appuyant sur l'héritage de l'histoire et les richesses de l'avenir. La Turquie jouera un rôle central dans la résistance à toute tentative de saper l'accord de 2019 ou de réduire son influence en Libye et en Méditerranée orientale. Elle pourrait même faire pression sur la Libye ou faire des promesses et des menaces pour maintenir le statu quo.
En conclusion, il est vain de danser sur le droit international, car cela provoquera des conflits secondaires et une lutte pour des intérêts nationaux étroits, ce qui renforcera la division des pays de la région au sein de l'orbite des grandes puissances dominantes dans le monde, tandis que les musulmans seront les premières victimes de ce droit international, sous lequel l'humanité a vécu deux guerres mondiales destructrices, et qui a historiquement consacré la domination des grandes puissances sur les musulmans, et dont les lois sont totalement incompatibles avec les dispositions de l'islam, et qui a été à l'origine de la plupart de nos malheurs à l'époque moderne, de la chute du califat à la division des pays musulmans en passant par la plantation d'une entité juive au cœur de la nation islamique, à ce qui se passe actuellement à Gaza, au Soudan et dans d'autres pays musulmans. La rupture avec ce système injuste ne peut se faire qu'en établissant un État califal qui reprendra la vie islamique, imposera une nouvelle réalité internationale et restituera à la nation son droit légitime et historique sur chaque pouce de mer, de terre et d'air qui a été soumis à la domination de l'islam, et l'État califal s'efforcera dès sa création de concentrer les coutumes internationales qui élèvent l'humanité, défendent l'opprimé et mettent fin au colonialisme, au pillage des richesses et à la manipulation des peuples opprimés dans le monde, ﴿ET CEUX QUI ONT ÉTÉ INJUSTES SAURONT BIENTÔT QUEL SORT LES ATTEND﴾.
Par : Professeur Yassine Ben Yahya
Source : Journal Al-Raya
